CULTURE / Conférence de Mgr BARTHÉLEMY ADOUKONOU Secrétaire du Conseil Pontifical de la Culture Au Centre Culturel Saint-Louis de France Rome, le 14 mars 2011

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Quand je regarde l’Eglise sur le continent africain aujourd’hui, j’y discerne comme deux grands faisceaux de lumière, projetés par les deux Synodes pour l’Afrique. C’est un fait que ces faisceaux de lumière n’éclairent vraiment pour l’instant que quelques pasteurs et théologiens ; ils n’éclairent certainement pas encore l’ensemble de l’Eglise Famille de Dieu. Cette Eglise, si elle était une machine, aurait besoin d’un serrage des joints ; elle aurait besoin de s’unifier, voire de se concentrer. Elle aurait besoin surtout que tous les îlots de lumière de ses philosophes et théologiens entrent en convergence avec les deux grandes sources de lumière que représentent les deux Synodes. On disposerait alors de l’intense clarté de lumière dont l’Afrique a besoin pour sa marche vers l’avenir. Pour cerner l’identité de l’Eglise en Afrique aujourd’hui, demandons-nous donc ce que représente l’apport du premier et du deuxième Synode, et quels sont les défis qu’ils nous permettent de cerner.

1. Premier Synode africain et conscience historique africaine

Le premier Synode a recueilli ce qu’on pourrait appeler le fond anthropologique le plus dense de la culture africaine : la famille. L’Homme est famille et la société n’existe vraiment que si elle a pour cellules des familles saines et profondément enracinées dans les valeurs qui ont fait l’humanité depuis ses plus lointaines origines. La grande question qui a préoccupé l’Eglise à ce premier Synode, a été d’inculturer sa propre identité comme Famille de Dieu. Mais si nous posons la question de savoir la charge de conscience historique dont cet acte d’inculturation est porteur, nous risquons, pour le moment, d’être quelque peu frustrés. En effet, l’engagement prophétique qui devrait en résulter pour l’Eglise d’Afrique dans notre contexte de mondialisation semble avoir manqué de vigueur. Cet acte prodigieux d’inculturation qui a mis toute l’Eglise Africaine en état d’inculturation était et demeure certainement l’une des raisons pour lesquelles l’on peut et l’on doit dire avec le Pape Benoît XVI, que l’Afrique représente « le poumon de l’Humanité ». Dans le contexte de la Conférence du Caire (1994) qui a suivi de près la tenue du premier Synode, les Nations-Unies, qui ont imposé l’individualisme en matière de vision de l’homme à toute l’humanité, par le rejet de la Charte de la Famille en même temps que la multiplication des droits des individus la composant (femmes, enfants…), ont fait des options fondamentales portant atteinte à la famille telle que créée par Dieu. L’acte d’inculturation de l’Eglise d’Afrique comme Famille de Dieu revêtait dès lors le caractère d’un grand geste prophétique. A 15 ans de distance, l’importance de cet acte n’a fait que croître, ce qui en souligne la pertinence sociologique. Après le Caire, il y a eu Beijing (1996) où, pour la maîtrise de la population mondiale, les Nations Unies ont pris les armes de la révolution anthropologique radicale postmoderne mise en lumière par l’enquête sociologique de Marguerite Peeters. Elles estimaient devoir intervenir à l’instance que l’on peut dénommer le « berceau » de la vie humaine, à savoir la femme. Ces deux grandes Conférences des Nations-Unies – le Caire et Pékin – les ont dotées d’un plan d’action stratégique (cf. Dakar et Maputo) qui n’est rien moins qu’une guerre contre la vie. Les théologiens africains qui ont aidé les Evêques du SCEAM à élaborer la Lettre pastorale, l’Eglise Famille de Dieu, et l’Instrumentum Laboris qui l’accompagne, ont fait un excellent travail. Dans un tel cadre d’engagement historique en effet, le combat pour la bioéthique et pour la famille que mène l’Eglise universelle devrait avoir une intensité particulière en Afrique. Hélas, il ne semble pas que ce soit le cas encore aujourd’hui. On peut en effet s’étonner de la manière dont certains Africains font coexister dans leur problématique théologique cette option pour la famille avec la problématique du gender et différentes autres formes de familles qui résultent de l’idéologie athée visant essentiellement à déconstruire l’image de Dieu qu’est l’homme, alors que selon la vision africaine, l’homme est famille. La révolution anthropologique de l’Occident postmoderne apparaît manifestement contraire à la vision africaine de l’homme. Il est donc permis de se demander si le sujet ecclésial africain a une conscience historique à la hauteur des enjeux résultant de son option au premier Synode qui a voulu expressément mettre en œuvre la famille comme son fond culturel le plus riche. Il convient néanmoins d’observer qu’une Organisation catholique comme la Fédération Africaine d’Action Familiale (FAAF) est en train de faire un excellent travail dans toutes les Eglises particulières d’Afrique pour la défense et la protection de la vie humaine, particulièrement à sa naissance. Par ailleurs, c’est un gage d’espoir que la naissance d’un front africain des femmes pour la promotion de la vision anthropologique de l’homme et de la femme complémentaires l’un de l’autre, en nette démarcation d’avec la théorie et la pratique du gender, sans pour autant manquer d’engagement pour les droits de la femme (Cf. Thérèse OKURE). Une autre observation positive qui tempère notre inquiétude à propos de la conscience historique de l’Eglise d’Afrique est la prise en compte de la vision holistique propre, sans être exclusive, à l’Afrique, vision grâce à laquelle les Africains pourraient promouvoir le respect de la nature et la défense du système écologique dans son ensemble. De fait, dans la vision africaine du monde, la nature et le système écologique sont considérés comme le corps étendu de l’homme. Sa destruction par le pillage et la dévastation des forêts est à interpréter comme une atteinte à la vie, atteinte portée non seulement à la nature, – dénommée « vie » par de nombreux peuples africains – mais à la personne humaine elle-même dans ce qui est considéré comme sa peau (Cf. B. Bujo, Le rôle du cosmos dans le processus de la constitution de la personne). Le récent Synode pour l’Afrique a dénoncé cette atteinte à la vie humaine. De ce premier coup d’œil rapide sur le premier Synode, nous pouvons tirer la conclusion qu’une certaine conscience historique de l’identité du sujet ecclésial africain a émergé, même si elle a des insuffisances sur lesquelles nous reviendrons. Comme, il y a un peu plus de cinquante ans, dans Les prêtres Noirs s’interrogent, l’angle visuel de l’Eglise d’Afrique est resté fondamentalement culturel et anthropologique. La différence depuis cinquante ans, c’est que ce ne sont plus seulement quelques prêtres à l’audace prophétique qui se posent de graves questions sur l’avenir de l’Eglise en Afrique, mais l’ensemble de l’Eglise africaine dans le cadre d’une Assemblée spéciale du Synode de l’Eglise Universelle. En faisant sa lecture des signes des temps, cette Eglise a réassumé le fond le plus consistant de la culture africaine pour exprimer de manière nouvelle sa propre identité. Comme Famille de Dieu, elle se comprend en référence au mystère trinitaire, comme l’a exprimé le grand évêque africain saint Cyprien. C’est de sa pensée en effet, et même de ses mots, que le Concile s’est servi pour définir l’Eglise, lorsqu’il disait d’elle qu’elle tire son unité de l’unité du Père, du Fils et du Saint Esprit (LG 4).

  1. Deuxième Synode africain

Le premier défi que l’Eglise d’Afrique a identifié et qu’elle a commencé à relever est donc celui de sa propre identité. Par rapport à ce premier défi, on pourra évaluer le prisme de sa conscience historique. Il reviendra au deuxième Synode cependant de l’empêcher de s’enfermer dans la fixation identitaire, en affrontant les défis de société qui du reste lui permettent aussi d’approfondir cette identité. Jean-Paul II qui, dans son Exhortation post-synodale Ecclesia in Africa, souligne que l’Eglise réunie en Synode n’a pas seulement réfléchi sur l’inculturation, mais qu’elle a posé un acte d’inculturation portant sur sa propre identité, appelle à sortir de tout particularisme étroit pour ouvrir l’image « famille » à toutes les autres images de l’Eglise, afin de lui donner sa pleine ampleur catholique (EIA n°63). Avec le deuxième Synode, c’est l’ouverture à l’image Royaume /Règne et l’appropriation de cette image qui deviennent centrales. Ainsi envisagée, l’Eglise est l’anticipation du Règne et son « germe » dans la situation du « déjà » et du « pas encore ». En Jésus Christ, Fils de Dieu et Tête de l’Eglise, le Règne est déjà là ; mais dans les membres de son Corps, il n’est pas encore pleinement accompli. L’Eglise deviendra de plus en plus le Règne de Dieu en actualité historique, quand elle sera plus effectivement au service de la Réconciliation, de la Justice et de la Paix, comme sel et lumière. Le deuxième Synode africain a été l’occasion d’une nouvelle estimation de la conscience historique de l’Eglise d’Afrique. Au premier Synode déjà, de multiples défis à relever étaient déjà présents à sa conscience, entre autres : l’évangélisation ; le dialogue interreligieux ; l’inculturation ; le développement, la justice et la paix ; et les moyens de communication sociale. Mais ce fut le défi de l’inculturation qui avait émergé au-dessus de tous les autres, même si, comme on l’avait observé en son temps, les Propositions faites au Pape sur les questions de justice, de paix et de développement, – à cause sans doute du drame du Rwanda -, étaient en nombre plus élevé. Pour le théologien qui s’efforce d’être lecteur des signes des temps, deux choses ont été frappantes, malgré leur discrétion : d’une part les interventions qui ont permis finalement l’accueil pacifique par les Pères synodaux de l’inculturation comme défi de sainteté, d’autre part, l’intervention qui a résolument distingué évangélisation et annonce, pour mieux les unir, en soulignant la singularité du moment kérygmatique christologique de l’annonce. Ce qui dès lors s’est révélé le plus fécond pour l’identification des défis comme pour leur relèvement, c’est un certain enracinement de la conscience historique dans l’annonce kérygmatique christologique. L’intervalle de temps entre le premier et le deuxième Synode a permis au Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM) de faire, 11 ans après le Serviteur de Dieu, le Pape Jean-Paul II, son pèlerinage au Sanctuaire de la douleur de l’Homme noir, à la Maison des Esclaves de l’île de Gorée, en 2003. Ce fut l’occasion pour elle de prendre conscience de l’importance de l’histoire pour une plus grande acuité de regard sur les signes des temps et sur les sources d’au-delà de l’histoire qui rendent possible le relèvement des défis inscrits en elle. Si le premier Synode a été caractérisé par la mise en œuvre du paradigme culture, le deuxième l’a été par celle du paradigme société. Mais à l’arrière-plan des deux paradigmes, et rendant possible leur opérationnalité, nous trouvons le paradigme histoire, dont l’Eglise d’Afrique a fait l’expérience à Gorée et qui l’a décidée à prendre en compte son poids dans la pastorale. De la sorte, nous pouvons mieux percevoir et relever les défis. Le Pape Jean-Paul II, grand stratège de l’histoire lui-même, nous a enseigné comment nous y prendre pour relever les défis historiques : il dit qu’il faut savoir fixer les signes des temps, même les plus négatifs, jusqu’à ce qu’un appel en jaillisse. Les signes les plus négatifs de la condition humaine en négritude sont : la traite négrière et l’esclavage, avec leur chosification de l’être humain, ainsi que la colonisation et le colonialisme. L’appel que leur fixation fait jaillir n’est autre que celui vers le Rédempteur de l’homme. Ces signes négatifs ne sont cependant pas à appréhender dans une vision passéiste : ils continuent d’être présents. Le deuxième Synode qui s’est saisi des grands défis de société que sont la guerre, l’exploitation totale et totalitaire de la nature, les violences et tensions mortelles de toutes sortes, les dénis d’humanité et de justice qui passent par le mépris des droits humains fondamentaux etc., gagnent en acuité de regard et en renforcement de capacité pour l’action transformatrice, en se reliant à ce moment fort que fut le pèlerinage du SCEAM au Sanctuaire de la douleur de l’Homme noir. Le SCEAM en était revenu avec la détermination de déployer une pastorale de la résurrection, de la renaissance de l’Homme noir.(Suite dans le prochain numéro…). 

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